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Terre Autochtone

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Le blog des aborigènes d'Europe, par Antonin Campana


L’exemple Rom

Publié par Antonin Campana sur 14 Février 2018, 20:09pm

Catégories : #Perspectives Autochtones

L’exemple Rom

Le lecteur informé de la problématique de ce blog aura compris que le refus de l’assimilation est pour le peuple autochtone une question de vie ou de mort. Si le peuple autochtone se laisse assimiler par le « corps d’associés » républicain alors, de par les dynamiques démographiques et migratoires qui font grossir celui-ci, il y sera avant peu dissous. Si le peuple autochtone forme un grumeau résilient dans ce melting pot, alors il peut espérer s’en extraire tôt ou tard. La problématique de l’assimilation est donc centrale. De nombreux peuples ou groupes y ont été confrontés. Nous avons déjà parlé notamment des Kosovars, du peuple juif et des Amish. Ces groupes humains ont mis en application les mêmes principes de survie, déclinés en fonction de leur identité propre et du contexte dans lequel ils évoluaient. Voici un autre exemple : l’exemple Rom.

Les Roms, ou Tsiganes, sont environ 10 millions en Europe (14 millions dans le monde). Durant toute leur histoire, les Roms ont été rejetés par les populations au milieu desquelles ils évoluaient et réciproquement ils ont rejeté les « gadjé ». Par la force des choses, puisque la dilution du peuple rom dans l’altérité était impossible, la lignée et l’identité roms se sont  donc perpétuées.

Après la seconde guerre mondiale, un nouveau facteur entre en compte : l’assimilation. Un peu partout, on nie que les Roms aient une culture propre et qu’ils forment un peuple. Leur langue, le romani, est considérée comme un dialecte, voire comme un argot, et on pointe du doigt l’anarchie sociale qui semble être la marque de leurs communautés. Avec les meilleures intentions du monde s’élabore un discours d’assimilation qui vise à les sédentariser, à les éduquer, à les scolariser, à leur venir en aide et à les soumettre à des normes et des codes qui ne sont pas les leurs.

A ce stade, les Roms avaient deux choix possibles : accepter l’assimilation et disparaître progressivement en tant que peuple, ou affirmer leur droit à l’existence nationale. Ils vont choisir la seconde solution.

La première tentative d’organiser les Roms pour répondre au défi de l’assimilation remonte à 1959, année durant laquelle Ionel Rotaru crée un Comité Mondial des Roms à Paris. Dissous en 1965, le Comité est remplacé par un Comité International Tsigane qui poursuit les mêmes objectifs. Ce nouveau Comité va fédérer de nombreuses organisations tsiganes (23 organisations en 1972, représentant 22 Etats) et va faire un gros travail de lobbying, notamment auprès du Conseil de L’Europe et de l’Unesco. En 1971, le Comité organise le 1er Congrès Mondial Tsigane avec des délégués de 14 pays. Voici l’allocution du Président de ce Congrès. Nous pourrions aisément nous en inspirer. Qu’on en juge :

«  Le but du Congrès est d’unifier les Roms et de susciter leur action dans le monde entier ; d’amener une émancipation en accord avec notre propre intuition et nos idéaux […] Tout ce que nous ferons aura la marque de notre propre personnalité, ce sera « amaro Romano Drom », notre route rom […] Notre peuple doit planifier et organiser une action locale, nationale et internationale […]nous devons nous servir de nos propres modèles d’éducation, maintenir et développer notre culture rom, susciter un nouveau dynamisme dans nos communautés et forger un futur en accord avec notre style de vie et nos croyances. Nous avons été passifs assez longtemps et je crois que nous pouvons réussir – en commençant aujourd’hui !»

Le congrès définit un programme d’action, adopte un hymne national rom (Djelem, Djelem), un drapeau rom et fait du 8 avril, premier jour du Congrès, la fête internationale des Roms. Le Congrès s’institue aussi comme instance souveraine et Parlement rom. Il nomme cinq commissions (affaires sociales, éducation, linguistique, culturelle, mémorielle). Le Comité Internationale Tsigane, rebaptisé Comité International Rom, devient l’organe exécutif et le représentant du peuple rom auprès des administrations nationales et internationales.  

Le nombre de délégués et de pays représentés augmente lors des Congrès suivants.  La langue romani est progressivement fixée, les droits du peuples rom sont réaffirmés,  une nouvelle organisation émerge : l’Union romani internationale.

 Tout cela pour quels résultats ? Ils sont importants :

  • L’Union romani internationale représente désormais politiquement les Roms du monde entier. Via le Comité européen de l’Union romani, elle est l’interlocuteur de l’Union européenne. L’Union romani a d’autre part un statut consultatif auprès du Conseil de l’Europe et de l’ONU
  • De nombreux Etats ont reconnu le peuple rom comme minorité nationale (Hongrie, Macédoine, Serbie…). D’autres reconnaissent  ses instances représentatives (Finlande, Roumanie, Tchéquie, Pologne…)
  • Le Parlement européen reconnaît que la culture rom est spécifique et doit être respectée (résolution B4-0974/95)
  • L’Assemblée parlementaire reconnaît en 1993 le peuple rom comme « véritable minorité européenne ». Son identité particulière doit être respectée (recommandation 1203)
  • La Commission européenne recommande aux Etats membres (recommandation n°3 de l’ECRI, 1998) de ne pas entraver le mode de vie des Roms, d’enseigner leur histoire et leur culture, d’encourager les organisations roms à avoir un rôle actif dans la société civile…
  • Etc.

Pour assurer sa survie, le peuple rom s’est donc doté d’une structure internationale quasi étatique (« parlement », exécutif, Commissions, drapeau, hymne, fête nationale, organisations diverses…). Cette structure unifie le peuple rom et lui permet de manifester son droit à l’existence. Elle vient renforcer l’organisation communautaire du peuple rom en vivifiant son mode de vie, sa culture et sa langue. Les communautés rom gardent néanmoins leur indépendance. Formées de familles associées dans des quartiers ou des lieux divers (souvent des bidonvilles), celles-ci possèdent leur lois, leur hiérarchies et leur ordre social. Pour assurer la cohésion du groupe, la transgression des interdits et le non respect des règles internes peuvent être sévèrement punis.

Ainsi, si la déviance est mineure, une procédure basée sur la discussion (divano) pourra régler le problème. Mais si la déviance est importante, susceptible de toucher la communauté dans son ensemble ou une partie significative de celle-ci, alors la kris, formée des personnes les plus notables de la communauté, va se réunir et juger. La sanction peut-être corporelle ou sociale. Si la kris déclare le contrevenant  « impur », celui- sera banni de la communauté. Cela équivaut à une mort sociale : plus personne ne pourra approcher l’exclu et celui-ci sera contraint de continuer sa vie avec les « gadjé », eux-aussi impurs (la communauté rom distingue fermement ce qui est rom de ce qui ne l’est pas. Le mot « Rom » signifie « homme » dans la langue romani. C’est un « pur », au contraire du « gadjo » qui ne l’est pas).

On retrouve donc chez les Roms, de manière souvent exacerbée, tout ce qui fait le succès des communautés résilientes dont nous avons déjà parlées : entre-soi rigoureux ; forte endogamie ; refus de l’assimilation ; conscience ethnique affirmée ; double règle de moralité (une attitude envers les  Roms et une attitude envers les gadjé) ; aptitude à l’autodéfense ; mises en place d’institutions parallèles (kris, Comité International Rom, Union romani…).

 L’image que renvoient les Roms est souvent associée à celle de ces misérables vêtus de loques et souvent infirmes qui mendient dans nos rues. Certains les regardent avec compassion ou condescendance, voire les toisent avec mépris. Mais qui est le plus à plaindre : le loqueteux conscient de son appartenance et qui sait défendre ses droits ou l’individu calibré et sûr de sa supériorité, dont l’humanité est pourtant gommée en même temps que ses appartenances ? Je tiens le pari que le peuple rom existera dans les prochains siècles. En l’état actuel des choses, je ne miserais pas deux sous sur l’avenir à moyen terme du peuple autochtone de ce pays.

Quelle est la différence entre les Roms et les Autochtones ? Elle tient à peu de choses. Nous les avons énoncées plus haut et nous pourrions les résumer en une phrase : le peuple rom s’est donné les moyens de refuser son assimilation ! Les Autochtone européens ont reçu de leur lignée un héritage intellectuel et culturel d’une richesse fabuleuse, et pourtant ils sont sur le point de le renier. Ils ont reçu de leur histoire une expérience riche de luttes et de résistances, et pourtant ils se comportent aujourd’hui comme des esclaves. Les « loqueteux » qu’ils regardent avec dédain leur sont incontestablement supérieurs. Dispersés dans plusieurs pays, divisés par plusieurs religions, séparés par différentes langues, le peuple rom a été capable de faire ce que les Autochtones semblent même incapable de penser : s’unir pour exister ! Et qu’on ne vienne pas dire que les Roms ont été favorisés par les institutions gouvernementales et internationales parce qu’ils étaient Roms et que jamais ces mêmes institutions accepteraient choses équivalentes pour les Autochtones européens. Cela est faux ! Tout est question de rapports de forces en ce bas monde. Jamais les droits du peuple rom n’auraient été reconnus si les Roms avaient été passifs comme nous le sommes. Pour se faire respecter, il faut être respectable. Et quoi de moins respectable qu’un peuple soumis ?

 Antonin Campana

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